Le papyrus de Typha

La malédiction du pharaon enfin vaincue ?

Maryse et Patrick Moulinier, décembre 2015

L’histoire qui suit est l’exacte relation de la plus belle et excitante aventure qu’il nous ait été donné de vivre au sein de l’ONG. Transformer le Typha, plante invasive des rives du fleuve Sénégal, en papier d’art, à l’instar du papyrus égyptien, est une idée en soi, simple, compte tenu de son important contenu cellulosique. Mais transcrire cette idée en un projet réel a été un long chemin. Comme toujours, sa concrétisation a été rendue possible par la rencontre d’hommes ou de femmes-clefs, aux différentes étapes d’élaboration du projet. Qu’ils en soient ici remerciés.

1 – L’aventure égyptienne :

Notre histoire commence donc par l’affectation de Maryse au sein de Crédit Agricole Egypt pour une année, de mi 2010 à mi 2011. Il s’agit d’une magnifique opportunité d’insertion dans la société égyptienne, truculente et douée d’autodérision, et la période coïncide avec les révolutions arabes, transcrite au Caire par le « lâchage » du président Moubarak et l’émergence d’un mouvement jeune, non-confessionnel, essentiellement cairote, mais très minoritaire …On connaît la suite de l’Histoire…

revolution

Notre histoire à nous débute par une prospection auprès des instituts qui transforment le papyrus en papier d’art, en leur soumettant cette idée de pouvoir transformer notre Typha national sénégalais. Nous commençons par le plus célèbre d’entre eux, établi au bord du fleuve au sud du Caire, qui nous réserve un accueil poli. Nous apparaissons sinon pour des trublions, du moins des hurluberlus, à la limite du sacrilège (transformer un vulgaire roseau comme une plante multi millénaire ?). Déjà, nous serons sauvés par notre ami, Mohsen Gomaa, qui nous introduit au sein du « King Tut papyrus institute », dont les salles d’exposition sont situées au pied des pyramides de Giza. Passage obligé par le tour des Pyramides en calèche (on nous prend avant tout pour des touristes –« ticket d’entrée » obligatoire – c’est la même chose à Saint-Louis avec les calèches du tour de l’île), mais officie à cette époque le Docteur Sameh qui, loin de nous regarder de haut, trouve notre idée intéressante et nous propose de lui présenter du Typha frais afin de l’expertiser.

A la sortie du King Tut Institute, nous appelons Eugène N’Dione, qui se débrouille pour nous couper quelques tiges de Typha frais (nous apprendrons qu’il vient de Cambérène), l’entrepose dans une bouteille de « Kirène », et nous la fait livrer à Paris par un ami de retour du Sénégal. Prochain voyage au Caire (ce sera en septembre 2010), retour chez le docteur Sameh avec la précieuse bouteille.

sameh

Écorçage de la plante au cutter, découpage de bandelettes de la moelle cellulosique, assemblage croisé de ces dernières … Sameh me dit: « il me semble bien que ça marche au moins aussi bien que le papyrus, ramènes-m’en une plus grande quantité pour que j’essaye de faire une feuille entière ».

Je réponds « pas question de passer deux douanes avec une valise pleine d’eau et de Typha, c’est toi qui viendra au Sénégal former les femmes à cette technique ».

Nous convenons donc du principe d’un accord, mais auparavant, nous voulons nous assurer que le support artistique pourra convenir aux artistes sénégalais et qu’ils sauront se l’approprier. Nous achetons donc un lot de feuilles vierges de Papyrus égyptien qui sera proposé aux peintres sénégalais. Là commence le deuxième chapitre.

2 – Recherche peintre sénégalais … désespérément

Une mission d’appui comptable auprès du Syndicat des Eaux de Diagambal est organisée au début de 2011. C’est l’occasion pour une administratrice du CERADS, Marie Audouze d’acheminer à Saint-Louis quelques feuilles du précieux papyrus égyptien. Un essai de tenue des pigments utilisés par les peintres est bien réalisé à cette occasion, mais le résultat n’est pas exploitable.

C’est le moment où un proche de l’ONG, Michel Héritier, nous confie qu’il connaît un peintre sénégalais talentueux, résidant à Kounoun près du Lac Rose, qui pourrait nous apporter son expérience.


Le 30 octobre 2011, avec Maryse et Elie Chambault, nous rencontrons Alphadio et lui exposons notre idée, son accueil est ouvert et chaleureux. En résumé: « je considère que je suis à un sommet de ma carrière, votre idée m’intéresse car elle me permettrait de me renouveler, et de former des jeunes à ces techniques nouvelles pour nous ». Nous confions donc à Alphadio une feuille de papyrus égyptien, il réalisera le premier papyrus peint par un artiste sénégalais, dans un style rappelant celui naïf de Douanier Rousseau.

alphadio

Le projet semble parti sur de bonnes bases, il ne nous reste plus qu’à tenter de mobiliser les financements ad-hoc. C’est bien la partie la plus ingrate du « job » et l’année 2012 n’apporte aucune garantie de financement. En mars 2013, en marge d’une nouvelle mission, nous nous apprêtons à rendre une visite de courtoisie à Alphadio. Portes et fenêtres fermées, mauvais présage : Alphadio a quitté ce monde peu de temps avant. Notre projet s’effondre.

Fin 2013, grâce à l’entregent de notre collaboratrice Coumba, nous obtenons un rendez-vous avec le peintre établi à Saint-Louis Jacob Yacouba, de grande notoriété. Il nous accueille avec un intérêt bienveillant, mais l’histoire se répéterait elle ? Il mourra le 4 janvier 2014. La malédiction des pharaons semble s’acharner sur notre projet.

coumba

C’est encore Coumba qui, indirectement, nous apportera la solution : le bureau du CERADS Pointe Nord est un lieu de passage et de rencontres, et parmi les nombreux visiteurs, Diéry Gueye, artiste plasticien et voisin, manifeste son intérêt pour le projet ; il se déclare prêt à expérimenter, avec son ami Papis, ce nouveau support que serait pour eux le papyrus.

Double chance, il nous reste encore quelques feuilles vierges chez nous à Saint-Rémy lès Chevreuse,et une voyageuse peut très vite nous les livrer : deux feuilles sont confiées à nos deux artistes, et exploitées de superbe façon. Le projet reprend vie en ce début 2015.

3 – Conclusion heureuse

Il reste toutefois à mobiliser les financements nécessaires pour ce projet (billets d’avion, rémunération, et frais de séjour de l’équipe égyptienne).


Cette fois, la chance nous sourit et elle s’appelle Lucile Arthaud. Lucile nous a accompagnés pendant plusieurs semaines au cours d’un séjour à Saint-Louis et elle est bien au fait des projets du CERADS. Elle est étudiante en master de sociologie du développement à l’Université de Louvain (Belgique). Louvain coopération propose à ses étudiants une ligne de financement sur des projets personnels. Lucile nous contacte au printemps 2015 pour nous suggérer de soumettre le dossier « papyrus de Typha ». Nous montons le dossier depuis Saint-Louis (miracle de la télématique –quand ça fonctionne), et nous décrochons un budget, partiel, mais suffisant, pour prendre le risque de l’opération.

Reste à reprendre contact avec les Egyptiens, perdus de vue depuis cinq ans. Ainsi, le docteur Sameh a quitté ses fonctions au King Tut institute. C’est notre équipe d’amis égyptiens, Vivian Labib (Charisma Arts) et Mohsen Gomaa qui revitaliseront cette recherche. Le 11 novembre 2015, nous ferons la jonction avec le team égyptien (Mohsen et Mohamad Abdelgaber) dans la zone de transit de l’aéroport de Casablanca, eux venant du Caire et nous de Paris.

L’aventure peut se conclure : elle durera deux semaines –inoubliables- près du barrage de Diama. Mobilisant un campement de chasse (hors période de chasse) – merci à Christiane et à Max- nous avons pu assurer trois cycles de production de papyrus de Typha avec un groupe de femmes du village de Maka.

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Les premières feuilles sont donc sorties de presse et livrées aux artistes.

Les réunions de présentation et de conclusion de cette séquence resteront un excellent souvenir : expression en quatre langues, Wolof, Arabe, Anglais, un peu le Français, une véritable tour de Babel.

Une galerie photo (Accueil > Photo & Video Galerie > Du Nil au fleuve Sénégal : une histoire d’art (deuxième épisode !) vous permet de partager les principaux moments de cette mission.

Bien sûr, des éléments du protocole de production sont encore à affiner (concentration et choix de la base forte dans les bains de trempage, temps et protocole de séchage), mais nous savons aujourd’hui qu’il est possible de produire du papier d’art à partir du Typha, et que le programme 2016 du CERADS inclura ce volet.

Merci à toutes les personnes qui ont rendu ce projet possible, et suite au prochain numéro !

Vous pouvez visionner le film réalisé par Lucile Arthaud pendant la formation en cliquant sur le lien suivant: